7. Le druide
Amos eut de la difficulté à trouver le sommeil. Les gorgones, le pendentif, Yaune, mais surtout le chat, tout cela tournait dans sa tête en alimentant ses pensées d’images plutôt sombres. Lorsqu’il s’éveilla, Béorf avait servi le petit-déjeuner sur le bureau de son père. Il y avait du miel, des noix, des fruits sauvages, du pain, du lait et des gâteaux. Une douce lumière entrait dans la bibliothèque par une fenêtre ronde qui s’ouvrait dans le plafond. Amos n’en croyait pas ses yeux.
— Mais où as-tu trouvé tout ça ? demanda-t-il à son ami.
— J’ai mes cachettes, répondit Béorf en avalant un gros morceau de pain dégoulinant de miel.
Amos prit avec son ami le premier repas de la journée. Il lui exposa en détail tout ce qu’il avait découvert sur le travail de son père. Puis il lui raconta son aventure à la baie des cavernes, son départ du royaume d’Omain, puis son voyage avec ses parents jusqu’à Bratel-la-Grande. Le garçon sortit ensuite, d’un petit sac lui servant de poche à l’intérieur de son armure, la pierre blanche de la sirène. Il la posa sur la table.
— Regarde. Je dois me rendre au bois de Tarkasis pour remettre cette pierre à une certaine Gwenfadrille. Je dois également lui dire que son amie Crivannia, la princesse des eaux, est morte et que son royaume est tombé aux mains des Merriens. Je dois aussi lui apprendre que j’ai été choisi par Crivannia comme porteur de masques. Si seulement je pouvais savoir ce que tout cela peut bien vouloir dire. Je n’y comprends absolument rien.
Comme Amos terminait sa phrase, le chat aveugle sauta du haut d’un rayon de la bibliothèque et vint atterrir directement sur la table. Avec ses dents, il saisit la pierre blanche et fonça vers la sortie. D’une voix rauque et sonore, Béorf cria :
— Je vais te réduire en bouillie, sale bête !
Maintenant transformé en ours, il se lança à la poursuite du chat. Celui-ci grimpa l’échelle sans la moindre difficulté, et se faufila par la trappe. Béorf tomba deux fois en essayant de monter les échelons. La première fois, il retomba sur les fesses ; la deuxième fois, sur le nez. Le troisième essai fut le bon. Amos prit rapidement ses affaires, coinça sous son bras le livre Al-Qatrum, les territoires de l’ombre, remit son trident en bandoulière et courut à son tour vers la sortie. Une fois à l’extérieur, il suivit les traces de Béorf. La piste menait tout droit à Bratel-la-Grande.
Amos constata avec étonnement que, malgré l’heure tardive, la herse protégeant les portes de la ville était encore ouverte. Il n’y avait aucun paysan dans les champs. Amos comprit alors ce qui s’était passé. Lorsqu’il pénétra dans la capitale, ses doutes furent confirmés. Avec stupéfaction, il vit que tous les habitants avaient été transformés en statues de pierre. Personne ne semblait avoir échappé à la malédiction.
Le jeune garçon courut vers l’auberge Le blason et l’épée. Chemin faisant, il ne croisa que des êtres pétrifiés, au visage marqué par la peur, À la porte de l’auberge, Barthélémy, immobile, faisait pitié à voir. Amos chercha ses parents, mais en vain. Cependant, il gardait bon espoir de les retrouver sains et saufs : Urban et Frilla connaissaient les pouvoirs des gorgones et avaient dû s’enfuir à temps. Ce furent les cris d’un ours paniqué, provenant du centre de la ville, qui lui rappelèrent son ami Béorf. À toute vitesse, Amos se rendit sur la place du marché.
L’hommanimal était prisonnier de solides racines. Celles-ci s’étaient enroulées autour de ses pattes, de son corps et de sa gorge. C’était incompréhensible ! Comment ces racines avaient-elles pu pousser si vite pour immobiliser ainsi complètement son ami ? Saisissant son trident, Amos essaya de libérer Béorf quand, soudain, une voix de vieillard l’arrêta.
— Il ne sert à rien, monsieur Daragon, d’essayer de libérer votre ami. La force d’une racine est égale à la puissance du druide qui l’a fait pousser. Et sans vouloir me vanter, je vous affirme qu’une bonne dizaine de bûcherons armés de solides haches ne parviendraient pas à couper celles-ci.
Amos pointa nerveusement son arme sur l’homme. Son adversaire avait une longue barbe grise et sale. Ses cheveux étaient très longs et affreusement emmêlés, pleins de bouts de branches, de feuilles d’arbres et de foin. Il portait une robe brune, tachée et trouée. Une tresse de plantes grimpantes en guise de ceinture, des sabots de bois et un long bâton tordu complétaient son accoutrement. Un énorme champignon rouge lui poussait dans le cou, et ses mains étaient couvertes de mousse comme celle qui couvre habituellement les rochers. Le chat aveugle se tenait aux pieds du vieillard, se frottant la tête contre ses jambes.
— Arrêtez de me menacer ainsi avec votre arme, jeune homme ! Vous me faites peur ! Ah ! que vous me faites peur ! dit en riant le vieux druide. Discutons un peu maintenant. Je dois savoir si vous êtes digne de la confiance que Crivannia vous a donnée avant de mourir.
Mais Amos ne l’écoutait pas.
— Votre chat a volé ma pierre blanche et je désire la récupérer immédiatement !
Le vieil homme fut surpris du ton tranchant de son interlocuteur.
— Monsieur Daragon a des exigences, il me donne des ordres et me menace avec son trident d’ivoire. Il est vrai que c’est une arme dangereuse, mais comme vous ne semblez pas savoir vous en servir correctement, je crains peu pour ma vie.
Le druide ouvrit la main et Amos put apercevoir la pierre blanche entre ses doigts sales.
— Vous connaissez mon chat, je pense. Je vous observe à travers ses yeux depuis un bon moment. Vous êtes malin, mon cher enfant. Je sens venir votre question : pourquoi cette bête est-elle parfois aveugle et parfois non ? Bonne question, monsieur Daragon ! Je vous réponds de suite. Quand je regarde à travers lui, il cesse d’être aveugle. C’est aussi simple que cela. Encore une question ? Oui ! Suis-je le magicien de l’ombre qui cherche son pendentif et gouverne l’armée de gorgones ? Non, monsieur Daragon, je vous l’ai dit, je suis un druide. Un druide un peu sale, je l’avoue ; un druide qui ne sent pas toujours très bon, je vous l’accorde aussi, mais je ne suis pas méchant et je ne travaille pas pour les forces des ténèbres, ni d’ailleurs pour les forces de la lumière. Enfin… vous comprendrez plus tard. Ah non ! vous avez encore une question ! Qu’est-ce que je fais ici, à cette heure et aujourd’hui même en plein centre d’une ville peuplée de statues avec votre pierre blanche dans la main ? Nous y viendrons… Patience ! C’est vous maintenant qui allez répondre à mes questions. Je veux savoir si vous êtes assez intelligent pour devenir un porteur de masques.
— Libérez Béorf d’abord, exigea Amos. Je répondrai ensuite à toutes vos questions.
Le druide sourit. Il avait les dents jaunes, à moitié pourries et branlantes. D’un mouvement de nez, le vieil homme annula son sort pour gagner la confiance d’Amos. Les racines qui emprisonnaient l’hommanimal tombèrent mollement par terre et se desséchèrent aussitôt.
— Pense vite, jeune ami, dit le vieil homme. Qu’est-ce qui peut passer par-dessus une maison une seule fois et pas deux ?
— Simple ! Un œuf, répondit Amos du tac au tac. Lancé par quelqu’un, il pourrait facilement sauter par-dessus une maison, mais je doute qu’après l’atterrissage il puisse ressauter ailleurs que dans une poêle à frire.
Le vieillard parut surpris de la justesse de la réponse. Il poursuivit :
— Je commence toujours par une facile pour… euh… pour m’échauffer un peu ! En voici une autre plus complexe ! Quelle bête peut passer par-dessus une maison et ne peut pas franchir une rigole d’eau ?
— Vous la croyez plus difficile ? demanda Amos en pouffant. Elle est, je pense, beaucoup plus simple que l’autre. C’est la fourmi, bien sûr.
Le druide commençait à s’échauffer. Jamais il n’avait vu un individu doté d’une telle vivacité d’esprit.
— Bonne chance avec celle-là ! Qu’est-ce qui fait le tour du bois sans jamais y pénétrer ?
— L’écorce, répondit Amos avec un soupir d’exaspération. Trop facile, vraiment trop facile !
— Celle-là, c’est ma meilleure ! Écoute bien ! continua le druide, certain de la complexité de sa prochaine question. Qui est-ce qui fait de l’ombre dans les bois sans jamais y être ?
Amos éclata de rire.
— C’est le soleil qui fait de l’ombre dans les bois sans jamais y être ! Vous qui vous croyez si malin, répondez maintenant à cette question. Plus on en met et moins ça pèse : qu’est-ce que c’est ?
Le druide réfléchit un instant et avoua :
— Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est ?
— Je vous le dirai lorsque vous m’aurez expliqué ce que vous faites ici.
— Vous jurez de me le dire, monsieur Daragon ? demanda anxieusement le druide.
— Je n’ai qu’une parole ! répliqua le jeune garçon.
— Très bien… très bien. Bon, pour rendre simple quelque chose de relativement compliqué, je dirai que je suis venu enquêter sur les événements des dernières semaines, sur Yaune le Purificateur et sur le pendentif. Vos lectures d’hier m’ont fortement aidé. Je lisais, par les yeux de mon chat, les mêmes choses que vous. Mon ordre druidique pense que le pendentif est dangereux et qu’il ne doit en aucun cas tomber entre de mauvaises mains. C’est pour cela que, durant la nuit, lorsque Yaune a été transformé en statue avec son armée, j’ai subtilisé son pendentif afin que les gorgones ne puissent pas le remettre à leur maître. Vous voyez, monsieur Daragon, je suis un puissant druide, mais je ne dois en aucun cas être impliqué directement dans cette affaire. Je suis un magicien de la sphère de la nature et non pas un porteur de masques. Je protège les animaux et les plantes, pas les hommes. Il y a dans ce monde deux forces qui s’entrechoquent constamment. Le bien et le mal. C’est ce que nous appelons les forces de la lumière et les forces des ténèbres. Depuis le début des temps, depuis que le Soleil et la Lune se sont partagé la Terre, ces deux puissances se livrent une bataille constante par l’entremise des humains. Les porteurs de masques sont des humains, choisis pour leurs qualités spirituelles et intellectuelles. Ils ont pour mission de rétablir l’équilibre entre le jour et la nuit, entre le bien et le mal. Comme il est impossible de se débarrasser du Soleil aussi bien que de la Lune, c’est l’équilibre qui doit triompher. Les porteurs de masques n’existent plus en ce monde depuis plusieurs siècles. Si Crivannia vous a choisi, c’est parce qu’elle a voulu faire de vous le premier homme d’une nouvelle génération de guerriers. Votre tâche est de ramener un juste équilibre dans ce monde.
Une grande guerre se prépare. Déjà, les Merriens s’attaquent aux sirènes et, bientôt, ils s’empareront des océans. Rendez-vous vite au bois de Tarkasis. Je vous redonne votre pierre et je vous confie le pendentif de Yaune le Purificateur. À vous de juger s’il doit être rendu à son propriétaire. Cela n’est pas ma tâche, c’est la vôtre. Nous nous reverrons sûrement. Puis-je connaître la réponse de votre énigme maintenant ? Plus on en met et moins ça pèse. Qu’est-ce que c’est ?
— Je vais vous le dire… Mais avant, expliquez-moi ce qu’est un « porteur de masques », fit Amos.
— Je ne peux vous répondre, monsieur Daragon, répliqua le druide sur un ton désolé. Dites-moi, je veux savoir ! Plus on en met et moins ça pèse… Qu’est-ce que c’est ?
— Des trous dans une planche de bois, répondit le garçon sans émotion.
Le vieillard riait aux éclats en se tapant sur le ventre.
— Elle est bonne ! Meilleure que toutes les miennes ! J’aurais dû y penser ! Des trous dans une planche de bois ! C’est évident, plus on en met et moins ça pèse ! Prenez le pendentif et la pierre ! Elle est vraiment bonne ! Trop bonne ! Mon chat gardera un œil sur vous ! Au revoir et bonne chance ! Des trous dans une…
Le druide se dirigea en riant vers un des gros arbres de la place et disparut en passant directement au-travers du tronc. Béorf, redevenu humain, s’approcha de son ami Amos, lui passa un bras autour du cou et dit en caressant le pendentif du bout de son index :
— Je pense qu’on est vraiment, mais vraiment dans de beaux draps !
Amos ne savait plus que faire. Il se trouvait dans une situation qui le dépassait totalement.
— Je suis désespéré, Béorf. Je ne sais pas quoi faire avec cette pierre blanche. Je ne sais pas quoi faire non plus de cet horrible pendentif. Mes parents ont disparu et je n’ai aucune idée de l’endroit où ils se trouvent. J’ai été choisi comme porteur de masques et je ne sais pas grand-chose sur cette fonction. Mon trident d’ivoire est, au dire du druide, une arme puissante que je ne sais pas utiliser correctement, Bientôt, nous aurons à nos trousses une armée de gorgones dirigée par un magicien des ténèbres en colère. Nous sommes au centre d’une capitale peuplée de statues et j’ai la certitude que ces créatures reviendront cette nuit pour fouiller les lieux. Comment fait-on pour rétablir l’équilibre entre le bien et le mal ? Y a-t-il une façon de rompre le maléfice pour redonner vie à tous les habitants du royaume ? Ceux-ci paient chèrement pour le vol de ce pendentif et ils ne méritent pas de rester ainsi pétrifiés pour l’éternité. J’ignore par quel bout commencer et quelle est la meilleure solution pour nous sortir de ce pétrin.
— Réfléchissons et tentons d’analyser calmement la situation, dit Béorf. Ta mission première est de te rendre au bois de Tarkasis. C’est ce que tu dois faire avant toute chose. Si tu pars avec le pendentif, les gorgones te suivront et tous les villages que tu traverseras sur ta route seront frappés par la malédiction de ces créatures. Je pense qu’elles sentent la présence et la puissance de cet objet. Nous pourrions essayer de le détruire, mais il renferme peut-être un pouvoir qu’il nous serait utile de posséder. En fait, le magicien des ténèbres est venu ici pour retrouver son pendentif et il ne doit pas sortir de ce territoire. Je ferai en sorte de laisser des indices de ma présence et surtout de son bijou. Ainsi, le sorcier restera dans les frontières du royaume, Nous devons apprendre qui il est, où il se cache et comment nous en débarrasser. Nous allons nous séparer. Moi, je demeure ici et tu me confies le pendentif. Je connais bien la plaine et la forêt des alentours. Je me cacherai et jamais les gorgones ne me trouveront. Je protégerai le pendentif pendant que tu iras à la recherche d’autres informations sur cette pierre blanche, sur ton trident et sur ta mission. Pars vite, tu auras le temps de quitter le royaume avant la nuit Fais-moi confiance, c’est la meilleure solution.
Ne voulant pas laisser son ami seul face au danger, Amos insista pour trouver une autre solution, mais les arguments de Béorf étaient solides comme du roc. C’était effectivement la chose la plus logique à faire. Il lui confia donc le pendentif et se rendit à l’auberge Le blason et l’épée pour prendre ses affaires. Comme tous les chevaux avaient eux aussi été pétrifiés, c’est à pied qu’Amos devrait faire son voyage.
— Bon, eh bien, je te laisse, Béorf. Fais bien attention à toi.
Le jeune hommanimal sourit puis, transformant sa main droite en patte d’ours, il exhiba ses longues griffes acérées et dit :
— Les gorgones, j’en fais mon affaire !